
Il est 19h19 à la gare de Tokyo. Ici, les trains ayant la fâcheuse tendance de partir à l'heure, je hâte le pas pour essayer d'attraper celui de 19h23 qui me conduira à Yokohama en 25 minutes. Sur le quai du terminus de la ligne Tokaido, petit train de banlieue qui traverse tranquillement trois départements, une foule compacte de gens se masse des deux côtés du quai. A gauche, mon train déjà bien rempli, est prêt à partir. Devant les portes béantes, des gens attendent patiemment en deux lignes parallèles celui de 19h43. A droite, le train de 19h33 stationne portes fermées. Devant, dodelinent nonchalamment de la tête d'autres voyageurs éreintés par leur

Je me dirige sur le quai opposé. Une sonnerie retentit et indique que mon train va partir dans quelques secondes. Saisissant mon courage à deux mains, je m'y engouffre en apnée. Nous partons.
Prochaine station Shinbashi, celle qui va prouver par A plus B que l'être humain et surtout le Japonais est compressible à l'infini, voire au-delà. Quelques personnes arrivent tant bien que mal à se frayer un passage à coup de "すみません excusez-moi" ou de "降ります j'aimerais sortir", puis c'est le chaos. A défaut de places assises, les meilleures sont celles qui se trouvent directement en face de ces dernières: surtout ne pas être au milieu de la rangée.
Le train repart, je m'accroche désespérément à la poignée en plastique au niveau de ma tête tout en embrassant amoureusement le poteau métallique graisseux où folâtrent toutes les maladies de l'archipel réunies. En face de moi, un salary man dort profondément la tête en arrière courbée de façon non naturelle à plus de 90 degrés, bouche ouverte. Défiant toutes les règles de la diginité humaine, il ronfle et bave: il est chez lui. Dans sa main, un paquet de cacahuètes éventré et sur ses genoux, un journal grand ouvert à la page inévitable où une jeune japonaise exhibe et malaxe son énorme poitrine l'air lubrique. Il semble heureux. Il a deux taches de graisse au côté droit.
Près de lui, une femme joue les métronomes humains et se balance de gauche à droite, heurtant délicatement les épaules de ses voisins avant de se replacer et recommencer son infernal mouvement. N'ayant pas la place de fouiller dans mon sac pour en ressortir un éventuel objet de divertissement, je lis et relis les éternelles publicités que je connais par coeur. Des pubs pour le mariage, pour la constipation et la gueule de bois, pour apprendre l'anglais et ainsi vaincre toutes les barrières culturelles et langagières de tous les pays du monde en parlant une seule langue; je pouffe intérieurement. C'est bientôt Halloween: Mickey et ses sbires me fixent en souriant comme des damnés.
Au dehors il fait nuit noire et par la vitre je peux voir les néons et les lumières de Tokyo défiler en d'innombrables trainées scintillantes et multicolores.
Nous arrivons à Shinagawa: nouvelles scènes d'exode massif et de souffrance. La plupart des

Petite mélodie. Les portes se referment et le convoi redémarre. Devant moi, le salaryman ronfleur et la métronome folle se portent bien.
Vient Kawasaki, puis Yokohama. Je récupère mon sac et je me prépare à descendre tranquillement mais me voilà pris dans le mouvement de foule et je manque de tomber. Redressé, je me retrouve à présent compressé et tente de me créer un espace vital à coups de coude, en vain. J'ai envie de hurler, de sortir un sabre et de trancher, de découper cette absurde assemblée suintante de folie. Je n'ai jamais compris pourquoi il fallait à tout prix pousser comme un con pour sortir; pourquoi il fallait avoir ce regard terrifié d'enfant abandonné en descendant du train; pourquoi toutes les règles du savoir-vivre et de la politesse devaient être sacrifiées en cet instant précis d'absolue animalité...
Je laisse passer cette foule dégénérée et reprend mon calme et mes esprits sur le quai. Vu d'ici le train me semble une bouche infernale vomissant ses passagers qui dégoulinent dans les escaliers.
Tous ont le regard dément de l'abnégation.
En empruntant à mon tour l'escalier vers les portillons automatiques que je sais congestionnés, je n'ai qu'une seule et unique pensée: déménager, vite.
